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Bonne lecture.

POURQUOI?

C'est vrai ça. Pourquoi?

M'est-il venu fantaisie de vouloir créer ces quelques pages sur la conférence de Coluche le 27 février 1986 à la loge "Locarno 72" au siège du Grand Orient de France.?

En raison qu'il m'a été impossible de trouver sur internet l'intégralité de cette conférence. Seulement quelques brides de-ci, delà, où chacun exerce sa propre censure. Coluche dénonce des patrons de presse, les journalistes? => Hop! A la trappe le passage déplaisant. Il en va de même des syndicats, des guerres, de la famine, des politiques, des chômeurs et même; Et même des intermittents du spectacle.

Réponse de Coluche

Peut-être bien... Mais avoue aussi que tu as découvert que si je disais des conneries, souvent c'était de belles et grosses conneries pour amuser la galerie; Et que parfois, ces conneries étaient celles des autres, de ceux sensés être intelligents c'est à dire nos gouvernants. Au fil de cette lecture tu t'es exclamé à maintes reprises :"C'est vrai ce qu'il dit."
Et oui mon pote, j'ai ouvert ma grande gueule à la place de tous ceux qui n'osaient pas, ne savaient pas, ne voyaient pas...Ne voulaient pas voir.

Outre-tombe 1er avril 2014

I. Premier échange

Le Responsable de la loge M.Louis DALMAS

Discours + Première question

Coluche, je vous demande quelques minutes de patience, pour me donner le temps d’abord de vous remercier d’avoir accepté notre invitation et de nous honorer de votre présence, pour me permettre ensuite d’établir le contact avec les amis qui vont vous écouter. Vous le savez, l’appartenance à la Maçonnerie, l’entrée dans un temple, dépouillent nos sœurs et frères de leurs ornements extérieurs, et ce n’est pas votre gloire qui nous intéresse, ni qui nous a poussé à vous inviter. C’est autre chose. Ce que je pourrais appeler la façon dont vous avez conquis cette gloire. Au moyen de trois ressorts qui éveillent en beaucoup d’entre nous des résonances fraternelles : trois ressorts qui sont la provocation, la satire et la générosité. La provocation, qui paraît à chaque détour de vos interventions publiques, dans la verve rabelaisienne de votre langage, et qui est la face percutante de l’indépendance. Vous êtes un homme indépendant, Coluche, et l’indépendance renvoie à une idée qui nous est chère : celle de la liberté. La satire, qui vous fait rire de tout et de tous, sans respect des conformismes ni crainte des autorités, et qui prouve que vous ne vous sentez inférieur à personne. Votre ironie n’épargne aucune origine, aucune conviction, et cette salubre insolence s’inspire d’une autre notion qui nous tient à cœur : celle de l’égalité. La générosité enfin, qui vous a fait lancer une retentissante campagne contre le malheur et la pauvreté, et mettre votre impact sur les foules au service d’une grande opération de charité, et d’un projet de loi qui doit en assurer le prolongement. Vous êtes un homme de cœur, et cette attention portée au sort des autres rejoint un sentiment que nous partageons tous profondément : celui de la fraternité. Liberté, égalité, fraternité. Ces synonymes ne sont pas des jeux de mots. Je crois retrouver leur écho, traduits à votre manière, dans chaque expression de votre talent. Vous honorez ces mots comme nous. Ils sont la vieille devise républicain, ils sont aussi la devise de la Maçonnerie, et ils descendent tout à coup du fronton des édifices, pour prendre force et chaleur lorsque, comme vous, on les fait entrer dans la réalité. Vous voyez que nous avons des raisons de nous sentir proches, et le plus grand intérêt à vous écouter. Un mot encore, avant de vous donner la parole. Ne soyez pas surpris si personne ne vous applaudit. Nos obligations intérieures nous interdisent, pour respecter la sérénité de notre débat, de manifester nos sentiments. C’est une règle de discipline, mais pas une marque d’indifférence. Soyez assuré qu’en dépit de notre silence, vous êtes accueilli parmi avec un maximum de chaleur, de considération et de sympathie.

Réponse de Coluche

Eh bien, si on n’a pas le droit d’applaudir, je me sens assez loin de chez moi... J’ai reçu votre invitation avec plaisir, et j’ai vu "une tenue blanche mixte fermée". Je me suis dit, merde, comment il faut s’habiller pour aller là. Alors j’ai bien pensé à plusieurs trucs, et finalement je me suis fait expliquer, et ça a été plus simple. Alors voilà, le titre donc de la réunion, c’est "un nouveau pouvoir ", avec un point d’interrogation. Qu’est-ce que c’est qu’un nouveau pouvoir ? Si vous voulez, ça dépend du nombre de gens influents sur les choses de la société, que ce soit les mœurs ou la politique. Si beaucoup de gens décident que c’est un nouveau pouvoir, eh bien, c’en est un. C’est marrant que vous posiez cette question, parce que vous, vous êtes un nouveau pouvoir qui finalement, est secret, alors qu’on aurait bien besoin d’un pouvoir qui ne le serait pas. Qu’est-ce que j’ai fait avec les Restaurants du cœur ? Eh bien, d’abord, il faut dire que j’ai utilisé les médias sans leur dire au départ. J’étais sur Europe I, j’avais une émission populaire qui me permettait de lancer une idée, et j’ai lancé cette idée. Après ça, quand j’en ai parlé pendant deux mois à peu près, je suis allé voir les dirigeants d’Europe I, et je leur ai dit, maintenant ça va pas être facile de faire marche arrière, parce qu’on reçoit un courrier énorme, et ils ont dit bon, d’accord, on va faire une journée. Après ça, j’ai commencé à dire qu’il n’y avait qu’à taper dans les excédents de production, parce que ça nous permettrait d’avoir de la nourriture pas chère, et donc de nourrir tout le monde. Après je suis allé au ministère de l’agriculture, et je leur ai dit voilà ce que j’ai fait, alors maintenant il faudrait ... Le défaut des lois en général, disait un homme de pouvoir, c'est qu'elles sont souvent en avance sur les mœurs, à part quelques-unes qui sont très en retard. Vous voyez les élections d'aujourd'hui par exemple, personne ne sait de quoi il s'agit. Personne ne sait comment il faut voter, ni pour qui ni pour quoi. On sait pas. C'est très vague dans le public. L'intérêt des Restaurants du Cœur, c'est que d'abord on fait quelque chose qui est populaire, et qui fera l'objet d'une loi ensuite. Et puis autre chose, à propos du pouvoir, est-ce qu'il y en a un nouveau, est-ce qu'il y en a pas un nouveau, en tout cas, il y en a un qui est à prendre. Ça, c'est sûr. Parce que si on regarde un peu les sondages, on s'aperçoit que dans Tannée il a été fait 540 sondages, comme d'habitude en France par an, alors que les États-Unis en font je crois 180. Là, c'est un truc extraordinaire, nous, on est extrêmement balèzes, on est très forts. Alors, il y a un sondage qui dit que soixante-deux pour cent des Français pensent que les hommes politiques sont des menteurs. Il y en a soixante-dix pour cent qui pensent qu'ils s'en foutent, et quatre-vingt-quinze pour cent qui pensent que c'est tous les mêmes. Mais il y en a soixante-deux pour cent qui pensent que c'est des menteurs, au sens euh... tranché du terme, c'est quand même important, des menteurs... Et le même sondage dit que quarante- trois pour cent des Français pensent que la presse est trop militante, qu'elle est trop attachée à la politique. Ça veut dire que... Par exemple, j'ai entendu Mourousi parler hier ou avant-hier sur Canal Plus du fait qu'il allait pas voter. Je pense que Yves Mourousi, c'est un leader d'opinion. Je pense que si une petite douzaine de personnes comme ça disaient ça en France, on arriverait à des pourcentages d'abstention effarants. Car si on regarde bien, à part les politiciens, et puis la presse qui s'est donnée ce titre de quatrième pouvoir avant de l'avoir parce qu'évidemment elle risquait de passer à travers, à part des gens comme ça, je vois pas très bien qui pourrait le prendre, le pouvoir... Alors, en fait, la question est-ce que c'est un nouveau pouvoir, ça dépend aussi si vous le voulez ou pas ! Et pour qu'on sache si c'est bien, si ça plaît à tout le monde, il faut le faire. Parce qu'effectivement je parle de ça pour les Restaurants du Cœur, mais il y a plein d'applications au système. À partir du moment où on est en position d'utiliser les médias pour faire autre chose que sa profession, ou d'utiliser sa profession pour faire autre chose, il y a beaucoup de possibilités. Moi j'ai choisi les Restaurants du Cœur parce que d'abord on a des excédents de production en Europe. D'autre part, l'Europe achète en plus de la nourriture à l'étranger, qu'elle stocke pour revendre après sans jamais l'utiliser, pour des raisons de commerce extérieur, de change avec d'autres pays. On se retrouve donc avec des excédents effarants. Si on prend l'exemple du beurre, le beurre ne peut pas être vendu plus de 4 F par la Communauté après l'avoir conservé vingt-quatre mois et les vingt-quatre mois de conservation d'un kilo de beurre coûtent 6 F... C'est-à-dire que s'ils nous le donnent, ils gagnent 6 F ! C'est beaucoup... Notre système administratif est donc l'objet d'un tas de conneries de ce genre-là. L'affaire des Restaurants du Cœur, ça l'intéresse, parce que ça prend à la Communauté européenne très peu de quantités de nourriture, et que ça coûterait aussi très peu à l'État de faire un crédit d'impôt sur le sujet. Dans l'ensemble, c'est jouable sur les deux tableaux. Alors, aujourd'hui, j'ai fait faire une loi par des énarques qui n'avaient pas réussi à devenir ministres, donc davantage intéressés par le fait d'en faire une alors qu'ils en auraient jamais l'occase donc ils ont fait ça vraiment bien, voyez... Après ça, je l'ai portée à droite, à gauche (c'est le cas de le dire), et puis ils ont tous mis leur grain de sel, ils ont tous pensé que c'était une bonne idée, on a réussi à en réunir quelques-uns avec beaucoup de difficultés, à la télé, dans une émission... Si ça a pu se faire, cette affaire-là, c'est parce que c'est le show-business qui l'a faite. Tout le monde dit maintenant, c'est Coluche qui a fait tout ça, c'est pas exactement vrai, c'est vraiment l'utilisation du média Europe 1 et puis tous, tous qui étaient pas au courant… La notion que je tirerais de cette affaire-là, c'est que pour réussir à faire du bien, déjà il a fallu baiser tout le monde... Ça, c'est vrai ! Y a pas un mec qui m'a dit, moi je veux bien... Y a des mecs à qui j'ai dit voilà maintenant on va le faire, parce que voyez.... Là, ils ont accepté. J'avais fait l'opération d'Europe 1 avant que l'agriculture soit forcée d'accepter l'ouverture des produits européens... Je les ai abusés partout, quoi ! Alors je disais qu’il n’y a que ma profession qui peut faire ça, dans l’état actuel des forces ? Si c’est un parti politique qui a l’idée, les autres le suivront pas, donc la moitié des médias se ferme d’un côté, si c’est un journal qui a cette idée, les autres le suivront pas, si c’est une chaîne de télé, les autres le suivront pas, parce que ce serait faire faire une publicité trop belle à quelqu’un. Donc il n’y a vraiment que dans le show-business où on peut trouver des frères et des sœurs... enfin nous on appelle ça des potes, de toutes les couleurs... C’est vraiment dans le show-business qu’on peut trouver des gens qui sont engagés à droite ou à gauche, et qui s’en foutent. C'est un peu ça le rapport avec vous... Comme le disait mon introduction, vous laissez tout dehors, en entrant. Nous, c'est un peu le même style, on n'est animé que par le spectacle. Quand j'ai amené cette idée-là, travaillant avec un mec qui s'appelle Lederman, qui n'est pas venu parce qu'il n'a pas été invité, mais qui est largement plus important que moi, dans l'affaire et dans ma carrière aussi, on a un sens du spectacle, on était sûrs qu'on allait faire un coup fumant, si on s'y mettait tous. Et quand on est tous animés par cette même idée que ça va faire un truc formidable, il faut en être. Voilà. À partir du moment où nous, dans le spectacle, on a cet état d'esprit, on peut se réunir sur une idée, avec un ou deux leaders d'opinion dans l'affaire, qui amènent le reste. Là j'avais Montand avec moi au départ, qui est très important. J'avais la promesse de Jean-Jacques Goldman de faire un disque pour les Restaurants du Cœur. C'est lui qui couvre avec Renaud (c'est aussi un camarade à moi) entièrement ce qui se vend en disques, ou presque, en France. C'est très important, et c'est les jeunes. Alors, on s'est d'abord réunis entre nous. Il y avait des militants du R.P.R. qui étaient avec moi. Je pense à Daniel Guichard, à Gérard Lenorman, c'est vraiment des militants, qui font les galas, un truc que je ne fais pas. Eux, ils font les galas, ils vont chanter dans la première partie de Jacques Chirac. Ces mecs-là, je leur ai dit: tu sais, je l'ai fait, mais le ministère de l'Agriculture (socialiste) m'a aidé. On s'en fout de ça, on y va. On va le faire. Ça c'est une des raisons que ça réussit, parce que c'est à partir d'une profession généreuse que ça se fait. C'est une profession qui est habituée à donner. Et puis le public sait ce qui se passe. Il y a quelque chose de désagréable, c’est que ce qui a peut-être plu aux gens un peu plus que dans les autres affaires, c’est qu’ils sont sûrs que l’argent ne sort pas d’ici, qu’on va s’en servir. Alors que quand on l’envoie en Afrique, ils ont peur que ça n’aille pas aux africains. Il y a un côté "comme c’est en France, c’est mieux ". Ça, c’est un peu emmerdant. Mais enfin bon, on ne peut pas se plaindre non plus. Et puis ils ont bien marché, je crois surtout, parce qu’ils savent que nous on ne va pas détourner l’argent. Ça c’est vachement important aussi. On est donc arrivés d’abord par la force de cette radio, j’avais la chance d’y faire une émission qui était vachement écoutée, ça m’a beaucoup aidé, alors je vais vous dire où on en est maintenant. On a réuni à peu près 45 millions de francs en dons, en espèces. Je ne peux pas évaluer les dons en nature qu’on a recueillis. Je peux vous dire que la première semaine de distribution a été faite sur les dons en nature, et que pendant les trois mois d’hiver, on va dépasser sept millions de repas, qui nous coûtent 4, 98 francs rendus sur place, par personne. Avec le transport. Tout. Rendu sur place, ça nous coûte pas 5 francs. Autant vous dire que les associations font une drôle de gueule. J'ai assisté à une réunion à la Fondation des associations caritatives, et le Secours populaire s'est levé à un moment, il a dit : moi, monsieur, j'ai fait un million de repas l'année dernière. Les autres ont pas parlé, parce qu'ils en avaient pas fait autant, donc ils pouvaient pas parler. Ça prouve que les associations sont loin derrière, qu'elles ont un prix de revient par repas beaucoup plus élevé que le nôtre, et qu'il y a une poussière énorme à réformer. Et je ne parlerai que de la poussière. Alors, voilà, peut-être qu’il s’agit d’un nouveau pouvoir... Moi euh... Je ne suis pas un mec de discours, donc je vais m’arrêter là, je vais vous laisser poser vos questions. C’est bien de parler d’un nouveau pouvoir, et de se poser la question, mais vous vous en êtes un. Une société aussi influente et secrète que la vôtre, ça me fait penser un peu à ce banquier suisse qui pour les Restaurants du cœur, a envoyé un chèque sans le signer en me disant qu’il voulait rester anonyme. Voyez. Voilà.

II. Hommes Politiques

Le public croit encore mais plus à aucun parti.

Louis Dalmas :

J’ai deux questions à vous poser avant d’ouvrir le débat. La première. Vous avez parlé du pouvoir du show-business. Mais ce pouvoir repose essentiellement sur le contact avec le public. Est-ce qu’il n’est pas empreint d’une certaine fragilité dans la mesure où le pouvoir politique a toujours les moyens de couper ce contact ? S’il y a une censure des médias, par exemple, si on vous empêche de parler, si on vous empêche de profiter des émissions, que devient ce pouvoir ?

Réponse de Coluche

Pour vous donner une idée. IL y a en ce moment dans toute la Belgique 39 restaurants du Cœur. En France il y en a 600. A Bruxelles, il y en a 17, à Paris, il y en a 4. Et sur ces 4, il y en un qui nous est donné par l’archevêché, à l’église de Saint-Merri. Donc effectivement, il y a des forces qui pourraient s’allier pour détruire une affaire comme ça. Et il faut que je vous dise aussi. Je ne suis pas le premier à avoir eu cette idée. Je suis le septième. La première loi qu’on a envoyée, elle date de 1956... Six autres personnes, donc qui sont députés, l’un de la Creuse l’autre de je ne sais pas où (je ne sais pas non plus où est la Creuse), ces types-là ont envoyé une loi qui disait exactement la même chose que moi, c’est-à-dire qui constatait le fait que les plus généreux sont les moins riches, et qu’il fallait donc faire une loi qui soit incitative pour les moins riches à donner aux associations. C’est ce que j’ai fait faire, et c’est la septième fois qu’on propose ça. Ça veut dire que six fois on a enterré le député de la Creuse. Moi je pense que je vais être plus difficile à enterrer que le député de la Creuse. Parce que j’ai pas l’intention d’arrêter ma carrière en même temps que les Restaurants du Cœur, et ils n’ont pas fini de m’entendre. Aujourd'hui, j'ai une proposition... j'ai fait faire un projet de loi qui a fait l'objet d'une rectification par Alain Juppé du R.P.R., par Pierre-Christian Taittinger de l'U.D.F. (vice-président du Sénat), par le groupe socialiste, qui en a rajouté même par-dessus, et il y a un projet aussi du groupe communiste de M. Lajoinie. Ça veut dire que les quatre partis ont dit qu'ils étaient d'accord. Si jamais ils le font pas, ils montreront une nette volonté de l'avoir fait exprès. Et ça, euh... avec la gueule que j'ai ouverte, ils vont avoir du mal. La loi doit être votée en octobre, et moi, en septembre, je remonte sur scène. J'y suis pas allé depuis cinq ans, et avec Lederman, vous pouvez être assurés que ça va se savoir. Donc, je compte là-dessus, et sur le show-business aussi. Cette loi permet aux particuliers de donner sur leurs impôts directement une somme plafonnée, dont soixante-dix pour cent seraient pris en compte par l'État, c'est-à-dire qu'elle est vraiment incitative pour les bas revenus, puisque la loi à l'article 238 bis du Code général des Impôts ne bouge pas pour les autres. Il est évident qu'elle nous permettrait de ramasser suffisamment d'argent pour nourrir tout le monde. Donc, si jamais il y a un nouveau pouvoir politique qui s'y oppose, ce sera une volonté délibérée, et de là à ce que j'utilise le nouveau pouvoir en question pour décider d'autres personnes que Mourousi à dire qu'il faut pas voter, ça, je ferai ce que je peux... De toute manière, il y a un truc qui est sûr, c’est que j’ai trouvé un créneau, et tant que je parlerai au public, je leur parlerai de ça. Je leur parlerai de la possibilité qu’ils ont de débarrasser le pouvoir de ce qu’il ne fait pas, ou de ce qu’il fait mal. Ça, c’est mon intention. Pour 1988, j’ai aussi une idée sur le chômage qu’ils vont avoir du mal à ne pas accepter. Si il y a un truc qui n’est pas populaire en France, c’est bien le chômage. Pour les Restos du Cœur, mon idée n’est pas mirobolante, puisque je suis le septième à l’avoir eue. Seulement, la manière dont on utilise justement ce pouvoir en question, c’est ça qui est payant. Je m’engage par exemple, tous les ans au moment où les gens doivent décider de leurs impôts, à faire une journée... Une représentation télévisée avec plein d’artistes en disant aux gens : je vous rappelle que c’est maintenant que vous avez le choix de ne pas laisser l’Etat décider du sort des pauvres, puisqu’il le fait mal.

Louis Dalmas :

Coluche, j'ai une autre question à vous poser. Vous avez dit tout à l'heure que vous aviez ramassé 45 millions de francs. Que, à la fin des trois mois, vous alliez servir sept millions de repas à 5 F. Ça fait 35 millions. Que deviennent les 10 millions qui restent ?

Réponse de Coluche

Je n'ai aucune idée. Alors là, franchement, j'en sais rien. Au début, on achetait en moins grandes quantités, et les repas nous coûtaient 6 F. Maintenant on est arrivés à ces résultats, parce qu'on achète en quantités plus importantes. En tout cas, je peux vous dire que tout le monde est bénévole. La seule personne qui est salariée est une secrétaire qui travaille à la tour Montparnasse, dans un local prêté par PO.F.I.V.A.L. En dehors de ça, on n'a fait aucun frais. Alors, effectivement, il y a des problèmes comme ça de quantités au début, à la fin, je n'ai même pas fait le calcul. Je suis sûr des chiffres qu'on me donne. C'est géré par les Écoles de commerce de France, par des jeunes de vingt ans dont c'est la vocation d'apprendre à gérer des affaires. Pour leur région, pour trois mois, puis après on les remplace. Normalement, il ne doit y avoir aucune fuite.

Question de l’assistance :

Coluche, de tous temps, les auteurs dramatiques et les comédiens ont fustigé les travers de leurs contemporains. L’un des plus illustres fut, comme vous le savez, Molière, qui a eu la plume et l’expression mordante face à la cupidité, l’avarice, les faux-semblants, les faux-dévots. Alors, il me semble, Coluche, que vous êtes dans la tradition de Jean-Baptiste Poquelin... Ça vous fait plaisir ?

Réponse de Coluche

Oui, mais en même temps, ça m’inquiète, parce que je me dis que si lui n’a pas réussi avec le talent qu’il avait, c’est pas moi qui vais y arriver.

Question de l’assistance :

Or, vous n’avez pas jugé cela suffisant, et vous faites œuvre charitable, face à l’ineptie de nos sociétés qui ont beaucoup de surplus, alors que des millions de gens restent affamés. Alors j’ai une question à vous poser : par votre métier de comédien, par votre action humanitaire, qu’estimez-vous apporter aux gens qui vous voient et qui vous écoutent ?

Réponse de Coluche

Je voudrais rectifier simplement le mot que vous avez dit de "charité ". Il ne s’agit pas du tout de charité, il s’agit de redistribution. Il s’agit en fait de politique. Je me suis présenté en 1981 pour rien, maintenant je ne me présenterai plus, mais je vous gênerai toujours un petit peu. Sur des détails, des choses, et surtout je veux faire participer le maximum de gens. Peut-être qu’à ce petit jeu-là je vais me casser les reins, mais je m’en fous, tout le monde a le droit de s’amuser. Moi, c’est mon jeu. Qu’est-ce que j’ai l’impression de leur apporter, c’est ça la question ? Il est évident que dans le spectacle, on est des parasites, parce qu’on ne produit rien. Par contre, il est indéniable qu’on apporte des tas de chose à des tas de gens. La profession... si vous prenez des artistes de sensibilité différente, eh bien, il y en a un qui plaît aux personnes âgées, un aux enfants de huit à douze ans, un aux adolescents... L’ensemble de l’affaire comble tout le monde. C’est ça, notre profession. C’est une vocation, on aime distraire.

Question de l’assistance :

Ne pensez-vous pas que, notamment, dans le cadre de ce renouvellement tout à fait quotidien ou hebdomadaire de ces contrats, le pouvoir du comédien n'est finalement qu'un peu illusoire, car s'il va trop loin il suffit aux dirigeants de ne pas renouveler le contrat ?

Réponse de Coluche

Absolument. Je suis tout à fait de cet avis. D'autant que ce pouvoir n'existe que parce que ce n'est pas une institution. Donc si ça en devenait une, il perdrait de son pouvoir. Il est vrai, parce qu'il est léger en même temps. C'est sûr, absolument sûr. D'ailleurs, vous savez, vous parlez de ça comme d'un pouvoir, vous jugez le résultat, parce qu'en fait, au départ, comme le disait M. Dalmas, je ne suis ministre de rien d'une part, et puis, je n'ai même pas de culture. Notre profession, notre vocation à nous les artistes, c'est de séduire, et de surprendre. Il faut être aussi là où on ne nous attend pas. C'est certain que si un jour toutes les forces se mettent contre nous, qu'on essaie de constituer ce pouvoir en institution, à ce moment-là, on n'aura plus la faveur du public, puisque justement on sera un pouvoir de plus. L'intérêt justement, c'est ça, c'est d'être frondeur. On peut quand même faire beaucoup de mal à la politique. Cela dit, la politique nous le rend bien, même à ceux qui font rien. Mais on peut lui faire beaucoup de mal en appelant à l'abstention. Et en partant d'une idée, par exemple, qui serait inexploitée, parce qu'elle aurait été soit gardée secrète, soit endormie dans un coin, et qui pourrait rassembler tout le monde. Parce qu'en fait le problème c'est qu'aujourd'hui le public croit encore à certains hommes politiques, mais plus à aucun parti. Voilà pourquoi le pouvoir est à prendre. Une fois c'est la gauche qui gagne les élections, une fois c'est la droite, mais c'est jamais la France. Alors on en a marre, on n'en veut plus. Ça nous sort par les yeux. Alors justement, si des fois il y en avait un qui se levait au milieu, et qui s'appelait Yves Mourousi, on pourrait le pousser loin. Eh oui, parce que c'est vrai, qu'il faudrait le pousser de loin, Mourousi, il va pas être président de la République l'année prochaine, mais en 2002... Ah, y a pas, c'est du boulot d'amener un mec à la présidence ! C'est pas demain qu'on peut faire ça ! Cela dit, mon exemple à moi... je dis que j'essaierai toujours de les emmerder, c'est vrai, mais y a rien qui prouve que j'y arriverai, vous avez raison. Mais l'exemple peut servir à un autre. Si vous voulez, le truc... je crois, ce qui fait la fragilité des médias, c'est les situations. Moi j'ai fait mon histoire parce qu'on est dans une période électorale, où manifestement les journaux ne veulent parler que de ça pour sensibiliser l'opinion, et où les cadors retiennent leur souffle jusqu'au dernier moment pour dire leurs noms sur les listes. En même temps, on. parle d'eux, mais eux ne parlent pas. Pour exploiter la politique en ce moment, on peut tout prendre. C'est comme ça que je me suis présenté aux élections en 1981, et c'est comme ça que j'ai fait les Restaurants du Cœur. C'est une situation qui est favorable, et qu'on a choisie à un moment précis.

Question de l’assistance :

Coluche, pensez-vous que ce soit une bonne chose que les artistes s’engagent politiquement ?

Réponse de Coluche

Les artistes, ou les nègres hein ? Je ne suis pas raciste. Alors, ça, les artistes, les nègres, les pédés, les blancs, les jeunes, les vieux, les femmes, tous ceux qui veulent peuvent s’engager. Y’a aucun problème. Pourquoi les artistes, on est différents ? Je ne sais pas quoi vous dire. Pourquoi pas ?

Question de l’assistance :

Coluche, j’ai eu l’occasion de rencontrer des comédiens, des metteurs en scène, des compositeurs de musique comme Francis Lai, et des metteurs en scène comme Robert Hossein et d’autres, et leurs motivations étaient très différentes. C’est pourquoi je me permets de vous demander : qu’est-ce qui vous motive en fait vous -même ? Est-ce que c’est l’argent, la notoriété ou tout simplement le plaisir, sous toutes ses formes ?

Réponse de Coluche

Bonne question, comme disait le politique, je vous remercie de me l’avoir posée... Qu’est-ce qui me motive ? Je ne sais pas. C’est l’occasion, je crois. Je n’avais pas d’intention au départ. J’ai fait comédien, parce que je ne voulais plus être ouvrier. Alors j’ai commencé à chanter avec une guitare dans les restaurants. Et puis j’ai rencontré des mecs qui ont fait un café-théâtre, le café-théâtre a marché, et je suis un miraculé du spectacle, au sens où j’ai jamais connu de salles vides... J’étais dans une première affaire, qui s’appelait le Café de la Gare, qui a tout de suite marché, puis après ça, j’ai joué tout seul, ça a tout de suite marché. Donc j’avais pas d’intention au départ. Je ne me suis pas dit : j’ai une culture donnée, à quoi est-ce que je vais utiliser ce talent. Non. J’ai découvert un talent au fur et à mesure que j’apprenais un métier, et je me suis retrouvé dans une situation... Je me suis présenté en 1981 aux élections, pour ne pas être élu, parce qu’il ne faut quand même pas me soupçonner d’avoir voulu être élu, ça me fâcherait, ça me vexerait disons... Je me dis que ... Le public étant totalement désintéressé de la politique, comme moi j’aime la politique, je trouve un moyen d’intéresser le public à la politique. Voilà. Alors vous posez la question comme si j’avais pu calculer l’affaire, en fait... Je vais vous répondre, pour l’argent, que quand j’ai gagné une certaine somme que je ne veux pas dépasser à cause des impôts, je m’arrête, en général, dans l’année... La gloire m’intéresse parce que c’est ma vocation, et enfin, les comédiens veulent être le plus connu du plus grand nombre... En dehors de ça, je dirai que ce qui m’anime le plus, c’est l’efficacité du résultat. C’est vraiment ça qui me fait le plus marrer, qui me fait le plus plaisir. J’y passe beaucoup d’heures, aux Restaurants du Cœur, mais c’est d’une efficacité ! Qui a de quoi réjouir !

III.Syndicats & Asso

Chacun pour son grade

Question de l’assistance :

Vous avez démontré en fait on le sait que les médias aujourd’hui, journaux, télévisions en particulier, radio, ont un impact considérable. Le problème que je me pose de temps en temps, c’est les gens qui en sont responsables, c’est à dire pas spécialement les artistes, les journalistes en particulier, sont-ils parfois assez formés pour savoir ce qu’ils disent, et ne risquent-ils pas d’avoir dans les mains un instrument beaucoup trop puissant, qui risque d’orienter le public vers des voies ... peu importe, qui sont fausses, mauvaises, vers d’autres ...

Réponse de Coluche

Oui, à qui on va donner finalement le pouvoir suprême au-dessus de tout ça, de juger si les actions sont bien ou pas bien ? Il y a beaucoup de raisons pour qu'un pouvoir décide que mon truc est pas acceptable, parce que d'abord c'est une loi, j'ai pas à avoir fait une loi, il faut être député pour déposer une loi, donc je l'ai fait déposer par des députés, ça sera légal, mais si vous voulez, sur le principe philosophique, il y a quelque chose de gênant pour les purs et durs. Et ceux-là, ils sont à droite, hein, ils sont pas à gauche. Les fermes et définitifs, je vais te dire... Bon, alors, ça, c'est une raison. D'autre part, à cause de ma personnalité, y a beaucoup de gens, je pense par exemple au Figaro, à des gens qui sont très importants, qui représentent à la fois France- Soir et le Figaro, c'est-à-dire le groupe Hersant, qui représentent un grand nombre de lecteurs en France, et un grand nombre de lecteurs spécialisés je dirais, parce que France-Soir est très populaire, et le Figaro est très bourge (bourgeois, pardon...), ce qui veut dire que finalement il a voulu, en ne suivant pas mon opération, montrer sa force, et il a démontré sa faiblesse. Parce que ce pouvoir des médias, il n'a d'intérêt que s'il y a quelqu'un. Je vais vous dire : moi, j'ai augmenté dans ma tranche de cent quarante-quatre pour cent l'audience. Celui qui vient juste derrière moi, il a augmenté de soixante pour cent, et celui qui est le plus loin de moi, c'est-à-dire le matin à 5 heures, il a encore augmenté de seize pour cent. Ça veut dire que, quand on a une raison d'ouvrir une radio, après on la laisse, pour être sûr de retrouver le mec le lendemain. Quand on a une raison d'ouvrir une radio à une heure précise, c'est qu'à cette heure-là on peut l'écouter. Donc le pouvoir du média, il est pas si important que ça sans les orateurs. D’ailleurs, c’est vraiment un problème aujourd’hui, les orateurs, le langage des hommes politiques, qui se reprochent les uns et les autres la crise, alors qu’on sait qu’elle n’est pas française. C’est ça aussi qui fait chier, on a envie de les entendre s’entendre, plutôt que s’engueuler ! Quant aux journalistes qui pourraient détourner la conversation et dire quelque chose, je vais vous dire la différence fondamentale qu’il y a entre notre profession... Et je ne suis pas corporatiste, hein, contrairement à ce qu’on pourrait croire, mais en tout cas, il y a un truc qui est certain, c’est que nous on fait une profession de générosité alors que les journalistes font une profession qui est très proche de la méchanceté. Ils voudraient souvent sanctionner, avec leurs questions contenant des fois la réponse, ils cherchent un petit peu à être agressifs. Or, si la méchanceté suffisait pour faire fortune, il y a beaucoup de journalistes qui seraient célèbres. Malheureusement, ça n’a jamais suffi à personne, il faut quand même du talent. Et n’oublions pas que le pouvoir qui est échu aux journalistes aujourd’hui à travers le fait que les hommes politiques ont perdu les pédales, ce pouvoir, il appartient à quatre-vingts pour cent à des gens qui, il y a encore cinq ans, étaient des lèche-bottes. C’était des mecs qui faisaient les pompes des hommes politiques il y a cinq ans. Ou il y a dix ans. Qui ont aujourd’hui hérité de ce nouveau pouvoir à cause de la faiblesse du discours politique. Donc, c'est souvent des gens qui sont prêts à militer pour leur truc, et qui savent pas exactement quoi dire eux-mêmes, si on leur donne pas d'idées de base. C'est vrai, il pourrait y avoir une autre vedette qui dise le contraire. D'ailleurs, y a Le Pen, pour tout vous dire... Sauf que, bon... on a remplacé nos vedettes de la politique. Avant, on avait Marchais, qui nous faisait marrer, et qui risquait pas de gouverner, donc qui était dans le cas à la fois d'être marrant et pas dangereux. Aujourd'hui, on a Le Pen. Qui est aussi dans le cas de pouvoir dire la vérité, puisqu'il gouvernera pas. La différence que je dirais, pour dire une connerie, c'est que Marchais était de l'almanach Vermot, et que l'autre est de l'almanach Wehrmacht... Mais en dehors de ça, je vois pas bien la différence, parce que de toute façon, c'est inutile, quoi, et c'est sans intérêt... Ça nous fait pas courir un risque, en tout cas. Quand j'ai dû commencer par prospecter les ministères concernés par mon affaire, je suis d'abord allé à l'Agriculture. Après ça, je suis allé à la Solidarité. C'était le minimum qu'ils pouvaient faire que de me recevoir et de me donner du pognon, puisque c'est carrément leur métier. Donc, si vous voulez, vu que, moi, j'avais voté pour Mitterrand en 1981, quand je me suis pointé à droite pour leur demander de m'aider, ils m'ont dit : dites donc, vous n'allez pas nous la faire avec votre affaire socialiste, vous allez pas nous demander d'aiguiser le couteau pour nous le planter dans le dos. Ils ont été très réticents. Et puis finalement, sur le terrain, ça s'est toujours très bien passé. Dans toutes les municipalités où on avait besoin d'être réélu, c'est-à-dire dans toutes les municipalités, tout le monde était content de voir arriver les Restaurants du Cœur, c'était plus connu que le pape. Mais, en dehors de ça, les instances se sont fait quelquefois tirer un peu les oreilles, oui, il y a eu le parti communiste et le R.P.R... Alors, le parti communiste, comme j'ai dit, il gouvernera pas, par contre le R.P.R., ça pourrait bien lui arriver. À mon avis, avec les contacts que j'ai encore en ce moment, je crois pas que le R.P.R. fera passer cette loi en octobre, pour plusieurs raisons : que ça doit pas être moi qui fais une loi, d'abord, surtout pas moi je dirais même, et que ces gens-là n'ont pas de leçons à recevoir d'une personne aussi vulgaire que moi. En règle générale.

Question de l’assistance :

Si vous deviez donc vous effacer pour que votre loi passe, le feriez-vous ?

Réponse de Coluche

Comment... la question se pose pas. De toute façon, dans l'idée du public, ça sera toujours la loi Coluche. Mais effectivement, c'est pas moi qui la déposerai. Elle est déposée au Sénat par Taittinger, à l'Assemblée par le groupe socialiste. Mais, il y a autre chose. C'est pas un jouet que j'ai fait pour le garder. Les Restaurants du Cœur, au départ, c'est une association à but non lucratif, et maintenant ça va être remplacé dans sa fonction par la Fondation des Restaurants du Cœur, laquelle va avoir une vocation réelle de fondation, c'est-à-dire de fédérer les associations de manière à leur redistribuer les bénéfices de cette affaire. Les Restaurants du Cœur doivent disparaître au profit des associations. Je ne l'ai fait que pour leur donner. Mais dans certaines conditions. À condition qu'ils y fassent des repas à 5 F, et pas à 26 F. Alors ça, évidemment, je vais me battre avec eux pour ça, on va discuter. Mais, en tout cas, je l'ai fait que pour leur donner. Donc là-dessus, je suis imbattable, c'est le sans faute total. Non, ça c'est vrai. Je ne sais pas si ça répond à la question, mais c'est pas nécessaire que je m'écarte, ça n'a rien à voir, et puis de toute façon, dans l'avenir, il se pourrait très bien que dans cinq ans, ou dans trois ans, je sois plus du tout vedette, et que ça soit, je sais pas, moi... Daniel Guichard qui soit la vedette la plus comique de France, ou la plus populaire, ça se pourrait sans pour ça qu'il soit un comique...

Question de l’assistance :

Coluche, vous avez parlé de redistribution, ce qui m'a beaucoup intéressé, est-ce que vous croyez qu'on peut fonder une société sur ce mode de distribution ? Là, je me mets à la place des personnes a qui vous allez porter le paquet, et je vous dirai que je sentirais la dignité drôlement atteinte... Je trouve que c'est très bien, étant donné actuellement la situation de la France. Mais est-ce qu'on peut véritablement instituer ce que vous avez fait très généreusement en principe ? Est-ce que vous ne pourriez pas trouver une autre formule qui... quand même... c'est une forme déguisée de la mendicité...

Réponse de Coluche

Ah... qui indique qu'il y a des gens qui ne mangent pas. C'est-à-dire, on le montre, et c'est ça qui est déplaisant ? Je vous répondrai d'abord très simplement que si jamais il y a quelqu'un qui a une meilleure idée que moi, je ferai ce que je peux pour l'aider. Que donc, c'est ouvert, et que si des fois vous en avez une, il ne faut pas vous gêner. Mais vous avez quarante-huit heures... Que, d'autre part, c'est la forme pour l'instant, et pour ce qui est pratiqué par les associations, je dirais c'est la forme la plus humaine qu'on ait trouvée. Les paquets qu'on distribue, le papier lui- même en plastique est offert par Carrefour, pour tout vous dire en ce moment (ça change parce qu'ils se relaient), et donc celui qui vient chez nous, il a le choix entre un steak, dans une barquette en plastique recouverte de Cellophane avec la date et le poids, comme au Prisunic. Pour une personne, hein, il a droit à cette viande fraîche, qui est de l'arrière de bœuf (parce qu'on n'achète plus les avants, c'était pas bon, on n'achète plus que des arrières, on a augmenté la qualité), soit une saucisse de volaille, qui est faite dans l'est de la France, qui est très bonne, soit des raviolis, soit des boîtes de poisson à cuisiner. Ça, c'est pour la viande. En légumes, on a le droit soit à des pâtes, soit à des pommes de terre, soit à du riz, soit à des lentilles, soit à des haricots, au choix. Pour le reste, on a droit soit à un fromage, soit à un yaourt, on a toujours un fruit, toujours un morceau de pain, et souvent une boisson. Et très souvent aussi, quelque chose en plus, parce qu'il y a toujours des dons en nature qui nous arrivent, principalement des gâteaux et des chocolats. On distribue (euh... que je vous dise pas de conneries, parce que j'ai pas le papier) quatre fois par semaine une plaquette de beurre par famille et... non, trois fois par semaine du beurre, et quatre fois par semaine un litre de lait. Par famille. Celui qui vient chez nous, il passe devant un comptoir, il dit ce qu'il veut, il l'emmène, il en prend pour autant de gens qu'il veut, y compris pour sa voisine, personne ne lui demande une vérification quelconque, il emmène tout ça chez lui, et il est obligé de dire à personne qu'on lui a donné, c'est de la nourriture qui a l'air de sortir du Prisunic. Alors, peut-être on peut trouver plus humain comme distribution, mais franchement, j'ai pas trouvé.

Question de l’assistance :

Je voudrais vous poser une question au sujet de votre loi, loi Coluche comme vous l'appelez. Je voulais vous demander si les avantages fiscaux que vous prévoyez en faveur de la Fondation qui remplacera l'opération Restaurants du Cœur; est-ce que vous prévoyez d'étendre ces avantages aux différentes associations qui poursuivent déjà, ou qui ont eu l'occasion de poursuivre le même genre de but, on peut citer le Secours populaire, l'Armée du Salut, les mouvements laïques, les mouvements chrétiens, etc. ?

Réponse de Coluche

Alors, je vais vous expliquer. Effectivement donc, une fondation fédère les associations que vous avez citées, qui ont déjà signé avec moi un premier accord au départ de notre affaire, disant qu'on allait s'entraider. Il s'agit de la Croix Rouge, du Secours populaire, du Secours catholique (non, le Secours catholique y était pas, parce qu'il ne voulait pas signer avec le Secours populaire, mais en dehors de ça, ils ont pas chacun leurs pauvres...). Il y avait les Compagnons d'Emmaüs, les Petits Frères des Pauvres, enfin il y a je crois onze associations qui ont signé avec nous. On Huit douze dans la Fonda, au début de mon opération Donc, il est évident que la loi dit que ces sommes vont être recueillies sous le nom des Restaurant du Cœur, dans une fondation qui fédérera les associations caritatives, comme on les appelle, pour leur fonction nourricière. C'est-à-dire que moi je veux pas donner d'argent au Secours populaire pour acheter des vêtements, ou un emplacement plus important pour distribuer de la nourriture. Je ne veux donner de l'argent au Secours populaire que pour la nourriture. C'est-à-dire que jusqu'à concurrence de deux milliards de francs, ce qui permettrait de nourrir un million de personnes, parce que la vérité, c'est qu'il faut nourrir un million de personnes par jour en France, c'est ça. Nous, on a fait un score extraordinaire, parce qu'on est à 126 000 par jour. Aujourd'hui, on à eu une opération qui est lancée par le ministère de la Solidarité, qui va se servir de nos structures parce qu'on est les seuls à en avoir d'aussi importantes. Le Secours populaire me dit par exemple : ma sensibilité consiste à recevoir des gens dans une pièce et à les faire manger tous ensemble parce que c'est fraternel, et tout ça. Mais c'est des gens qui ont commencé leur œuvre il y a quarante ans. À l'époque où il n'y avait que des clochards à nourrir, et il y en avait en tout en France 30 000. C'étaient des gens qui étaient pour la plupart alcooliques, et qui avaient pour la plupart choisi leur condition, il faut bien le dire. Aujourd'hui, il y a un million de personnes à nourrir. Aucune des associations n'est prête à le faire, surtout pas sous cette sensibilité qui consisterait à agrandir la salle pour en recevoir plus. Parce que non seulement ça, ça coûterait du pognon, énorme, mais en plus, pour le coup, ce que disait la dame tout à l'heure se vérifierait : les gens qui vivent encore en famille, qui ont encore un loyer à payer, de l'électricité, du gaz, et qui n'ont plus de travail, n'emmèneraient pas leurs enfants manger avec des clochards. Tandis que venir chercher des paniers, ils le font. Donc, je veux que les associations qui vont se fédérer avec moi prennent en considération cette avance qu'on a sur eux, aussi bien pour la qualité que pour le prix et la quantité.

Question de l’assistance :

Coluche, des lois importantes de la République française sont sorties de cette maison. Nous avons l'habitude d'être récupérés, mais nous continuons a être présents. Est-il trop tôt pour vous demander quel est votre prochain combat ?

Réponse de Coluche

Mon intérêt c'est pas d'en parler maintenant, parce que je dois faire l'essai au moment où ils seront dans leurs élections. Si ça doit sortir d'ici, je ne peux pas vous en parler, C'est une idée sur le chômage qui, si vous voulez, va mettre le doigt dans un autre engrenage. La question que posait le monsieur d'avant, c'était un peu ça: pourquoi finalement les autres associations n'auraient pas les mêmes droits. On a mis aujourd'hui le doigt dans un engrenage pour la bouffe, parce que c'est facile à faire comprendre aux gens. Libre aux associations comme le Cancer, n'importe quoi, de trouver le tremplin pour participer. Ils ont effectivement mis le doigt dans l'engrenage, et je pense que c'est un des intérêts de l'affaire. Le prochain doigt que je leur ferai mettre dans l'engrenage, c'est en fait contre le syndicalisme, Parce qu'en fait, il y a plein de choses qui sont empêchées d'être faites par des lois gouvernementales, et d'autres par des lois syndicales... Krasuk, il est en perte de vitesse de toute façon. Si on le compte à la proportionnelle, il faut qu'il ferme sa gueule.

IV. Les Chômeurs...

MAO TSE-TOUNG et les poissons.

Question de l’assistance :

Coluche, deux questions. Une qui rejoint celle qu’on vient d’entendre, mais peut-être d’une autre façon : on parlait tout à l’heure de précarité de votre pouvoir, et on parlait de votre action "chômage" que vous étiez prêt à mener avant 1998. Si c’est précaire, pourquoi ne pas mettre ça en action tout de suite ? Ça, c’est la première question.

Réponse de Coluche

Faire deux choses à la fois, c’est pas bien. Dans notre métier, on a un truc qui est sûr, c’est que les effets s’annulent. Donc quand on en fait un, il faut pas chercher à en faire deux. Il y a une modestie à notre profession qui est intérieure, si vous voulez, si on veut cumuler deux effets qu’on a trouvés, ça ne marche pas.

Question de l’assistance :

Est-ce que vous pensez que, dans le cas du pouvoir qui nous préoccupe depuis tout à l'heure, certains artistes font de l'abus de ce dit pouvoir ?

Réponse de Coluche

Oui, probablement. Tout le monde est autorisé à faire ce qu'il veut, de toute façon. Moi j'ai déjà entendu des artistes dire que finalement les artistes étaient très importants, comme si eux en étaient... Mais le public se laisse pas prendre.

Question de l’assistance :

Michel, je me permets de t’appeler fraternellement ainsi, je te remercie parce que tu as des propos extrêmement percutants. Mais je voudrais te poser deux questions, en me servant d’un proverbe de Mao, qui dit ceci : quand votre voisin de palier se présente à votre porte, pour vous demander un morceau de poisson, vous lui donnez. Le lendemain, s’il se présente, est-ce qu’il ne serait pas possible de le prendre par la main pour aller lui apprendre à pêcher le poisson ?

Réponse de Coluche

Je peux répondre à celle-là ? Mao Tsé-toung, il a un gros inconvénient sur moi, c’est qu’il est mort. J’ai du respect pour certaines choses, et quand il a dit ça, c’était sûrement vrai. Mais aujourd’hui, on ne donne pas du poisson à quelqu’un qui sait pas pêcher, on donne du poisson à quelqu’un qui sait pêcher, mais qui n’a pas de lieu de pêche. Ce qui est tout à fait différent. Parce que quand j’ai dit qu’il ne s’agit pas de charité mais de redistribution, il s’agit d’excédents européens, qui sont bloqués pour des raisons économiques et capitalistes, puisqu’on est dans un système capitaliste, sur ce plan-là du moins. Ils sont bloqués de manière à ne pas être écoulés à des prix inférieurs au marché, parce qu’il y en a, des quantités excédentaires. Donc cet excédent, il appartient à la société, même si vous n’êtes pas agriculteur, il vous appartient à vous tous. Et c’est normal que ceux à qui la société n’a pas trouvé un travail, le bouffent. C’est un minimum. Il s’agit bien de redistribution, et pas de charité. Mao Tsé-toung, il avait sûrement raison, à son époque, mais aujourd’hui, ça n’a rien à voir.

Question de l’assistance :

Je voulais dire, en tant qu’originaire d’un pays en voie de développement, crois-tu qu’en donnant à manger aux chômeurs, ça va les inciter vraiment à travailler ?

Réponse de Coluche

Ça, c’est une bonne question aussi. Le parti socialiste par exemple, il a dans son projet le minimum social. Alors je peux te dire que le minimum social, c’est à dire donner un minimum d’argent à tous ceux qui ne travaillent pas, c’est vraiment ouvrir la porte à l’Italie. Moi, je suis ravi, mais je trouve ça d’une connerie politicienne extraordinaire. Les politiciens à mes yeux ont un défaut majeur, c’est que dans les écoles où ils vont, ils apprennent tout, mais ils ne savent rien d’autre. Parce que le minimum social, les mecs vont évidemment continuer à travailler un peu au noir, la femme va divorcer et continuer à toucher ses allocations sur les enfants, ils vont se démerder et ils vont avoir ça en plus. Tandis que le minimum pour la nourriture... Bon, s’il y avait une distribution meilleure, ça se passerait pas comme aujourd’hui : il faut faire une heure la queue dans le froid pour avoir ce repas, qui est de très bonne qualité je vous l’accorde, mais qui dans l’ensemble justifie pas qu’on aille se geler les pieds une heure si on a de quoi s’acheter à bouffer, on ne va pas faire ça tous les jours. D’autre part, on ne peut pas fonder une idée... Une distribution généreuse, en fait ... sur une suspicion de fraude. On ne peut pas dire : il va y avoir des gens qui en abusent, donc je le fais pas. Ce serait une bien plus grande connerie que de le faire. Même si tout le monde en abuse. Je veux dire qu’il y a des défauts à tous les trucs, je dis pas que c’est parfait, loin de là. . Je dis même pas que c'est moi qui ai eu l'idée ! Mais en tout cas, c'est sûr que dans son efficacité, c'est imbattable... Je sais pas si ça répond bien à la question...

Question de l’assistance :

Coluche, voici une dizaine d'années ji que nous vous connaissons, ou plutôt que nous vous suivons. Nous avons pu constater l'immense succès que vous avez remporté dans votre métier; au point de vue impact populaire. Sur le chemin de la montagne de la vie, monsieur\ vous n'êtes pas encore arrivé en hauty je pense que vous avez encore beaucoup de chemin, et je vous le souhaite, mais tout simplement je voudrais savoir si vous pensez avoir rempli votre vie d'homme, c'est-à-dire vis-a-vis des vôtres, vis-a-vis de votre famille, et même des idées que vous vous faisiez de la vie ?

Réponse de Coluche

Non, sur ce plan-là, j'ai tout faux. Parce qu'on peut pas jouer sa vie, comme on le fait dans nos métiers; à son travail, et avoir une idée de famille. Ça déjà, moi j'y crois pas. Enfin, j'ai essayé, et je l'ai raté. J'ai divorcé, ma femme en avait marre, c'était invivable. Par contre, sur le plan de ma vie d'homme, j'ai jamais eu la prétention d'arriver là où je suis, donc là j'ai vraiment de l'avance, pour le coup. Euh... pour ce qui me reste à faire, je m'engage à faire pour le mieux, mais je peux rien vous promettre, parce qu'on fait un métier où y a pas d'exemple de gens qui aient été connus toute leur vie. Il y a très peu de gens dans notre profession qui meurent célèbres. Si j'avais fait la liste par avance, parce que je me rappelle pas non plus du nombre de vedettes que vous avez dû connaître et qui sont absolument inconnues, vous seriez sidérés.

Question de l’assistance :

Coluche, je crois qu'on peut dire que le premier média n'est ni la radio ni la presse, c'est la télévision. Vous avez d'ailleurs fait un tabac récemment sur TF1, je crois qu'on peut le dire. Ma question est la suivante : aujourd'hui, il y a une multiplication de chaînes dites privées, qui s'opposent dans leur conception aux chaînes contrôlées par l'État. Est-ce que d'abord c'est une chose qui vous paraît souhaitable d'une part, et d'autre part, d'après vous, dans votre action, dans votre engagement comme disait l'un de mes confrères, est-ce que ces chaînes privées vous paraissent plus à même de véhiculer votre message ?

Réponse de Coluche

Écoutez, je suis un peu emmerdé parce que vous me demandez mon avis là où je n'en ai pas. J'ai un avis professionnel sur les chaînes privées parce que ça touche ma profession, mais est-ce que c'est bien, est-ce que c'est mal, franchement, j'ai pas d'avis. Je crois plutôt que c'est une évolution irréversible. Quand Mitterrand m'a demandé mon avis là- dessus (parce qu'il doit le faire avec plein de gens comme ça dans des déjeuners), qu'est-ce que vous en pensez, vous qui êtes du métier, est-ce qu'il faut faire des télévisions ou pas ? Quand il m'a parlé de ça il y a un an et demi, je lui ai dit oui, moi je pense qu'il faut laisser faire, parce qu'on va quand même pas vivre toute notre vie à la frontière de la Pologne pour ce qui est de la télévision. On est pratiquement le seul pays d'Europe à avoir trois chaînes, il faut quand même s'aligner. Il faut donner une chance à nos enfants de voir des télévisions européennes, de voir autre chose que Joseph Poli le soir. Oui, je crois qu'il faut laisser se développer, mais c'est pas dans le sens du bien et du mal, c'est dans le sens de la profession. Est-ce que c'est plus apte à véhiculer le truc ? Peut-être... oui. De toute manière, en politique comme en médias, avec la multiplication des médias, il faudra de plus en plus compter sur les hommes. C'est-à-dire que, quel que soit le média dans l'avenir, quelles que soient la Cinq, la Quatre, la Six ou la Deux, quand on se réunira pour faire un événement médiatique, on le fera. Je crois davantage aux hommes qu'aux moyens.

Question de l’assistance :

Coluche, vous avez avec talent dénoncé l'incohérence du monde fou dans lequel on vit, et vous le faites depuis longtemps, depuis le Café de la Gare, on s'en amusait follement... Maintenant, ça devient plus sérieux, parce que vous avez quand même un public un peu plus large, bravo... Parfois on est affolé par la télé. Il y a pas encore longtemps, on a vu des tonnes de pommes de terre en Bretagne, des tracteurs qui passaient dessus, de temps en temps dans le Midi on fout les pommes aussi en l'air... Finalement, la France est un pays très riche où on détruit la nourriture. Quel gâchis ! Et encore nous, on est un peu rodés. Mais faut se mettre à la place des pays du tiers-monde, quand ils voient ce travail, en se disant les Français, les Européens sont devenus fous... Alors la question que je voulais vous poser est la suivante: quelle est la réaction des grands groupes alimentaires ? Est-ce que vous les avez contactés, je pense a des groupes comme Nestlé, à tous ces groupes qui détruisent pratiquement la surabondance... Également est-ce que vous avez des contacts avec la F.N.S.E.A., la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, parce que ceux-là commencent aussi à pousser un peu j'ai l'impression, et sont à l'origine des destructions, en Bretagne, en Normandie, ça joue aussi dans le Midi... Compte tenu de l'impact que vous avez, du travail que vous faites, est-ce que vous avez pris contact avec eux, quelle est la nature de ces contacts, et est-ce qu'on pourra peut-être arrêter un peu le gâchis ?

Réponse de Coluche

Alors, il faut que je vous dise, pour ce qui est du spectaculaire vu à la télévision, les tonnes de pommes de terre déversées sur la route, c'est rien. Ça n'existe pas. C'est des quantités négligeables, et c'est simplement spectaculaire. Si on récupérait les pommes de terre au lieu de les jeter sur la route, on n'en aurait pas assez. Donc, c'est pas un problème. Par contre en Europe, il y a 5 500 000 tonnes de pommes de terre en excédent cette année, et les Restaurants du Cœur de France, aujourd'hui, en achètent 50 tonnes par semaine. Ça veut dire que, l'Europe, s'ils donnaient tout, il leur en resterait encore énormément. Alors, c'est là qu'il faut viser. Plutôt que d'aller demander à la F.N.S.E.A. s'ils peuvent nous réunir des agriculteurs qui en ont trop... Parce que les agriculteurs qui en ont trop ne peuvent pas nous les donner. La F.N.S.E.A., c'est des gens charmants, avec qui on a de très bons rapports, mais elle ne nous sert à rien, parce que le producteur qui a un excédent le vend à l'État pour un prix cassé déjà, qui le dédommage du fait que sa production n'entre pas sur le marché au prix fort. Donc, l'État paie cette première somme. Puis la Communauté européenne doit stocker un certain nombre de mois, trois mois pour la viande, vingt-quatre mois pour le beurre, les œufs et le lait, des produits qui lui coûtent énormément en stockage. C'est le stockage le plus cher. Pour vous donner un exemple, nous on a acheté nos dernières 50 tonnes de la semaine (on les achète par 50 tonnes, parce qu'on a peu d'entrepôts qui nous sont prêtés), dans le Var, puisque c'est là qu'elles étaient stockées. Il y en avait 250 000 tonnes qui ont gelé. Et les 50 tonnes qu'on a achetées, on les a encore. C'est sur des quantités énormes que ça se joue. Il y a autre chose. Là où on tape, c'est-à-dire dans les excédents de la Communauté, au-delà des délais de conservation obligatoires, c'est normalement revendu hors de la Communauté. Ça n'a pas le droit d'être vendu dedans. Ce qui veut dire que c'est revendu en priorité je crois à l'Algérie, après ça à l'U.R.S.S., et après ça à l'Afrique. Or, quand on vend de la nourriture à des gouvernements, ils s'en servent pour nourrir l'armée. Alors moi, je suis pas plus antimilitariste qu'un autre, mais pas moins, et j'ai rien contre l'Afrique. Mais enfin... nourrir les militaires, je m'en fous, il faut bien le dire, surtout si on n'a pas mangé avant, parce que quand même ça nous appartient... Alors effectivement, il y a un rapport intéressant à faire entre le fait qu'on sensibilise le public sur le gâchis, mais ça ne représente pas des quantités intéressantes. Pourtant, il faut quand même savoir qu'aujourd'hui, grâce à la F.N.S.E.A., on a le blé... on a grâce à l'État le blé à un prix préférentiel, et que pour toutes les quantités données aux minoteries de France, ils nous le transforment en farine gratuitement. On a aussi pas mal de boulangers industriels qui nous rendent du pain à la place de la farine, pour le même poids aussi. Ce qui est un beau truc. Le deuxième volet de la question, c'est ce qu'on pourrait demander à Nestlé. Il y a beaucoup de gens qui sont intéressés à avoir le label Restaurants du Cœur. Par exemple, un grossiste de la chaussure française, qui donc m'intéressait pas du tout (je bouffe pas de grolles !), a trouvé cette combine de mettre dans chaque paire de chaussures "en achetant les chaussures Machin, vous venez de donner un repas, ou de participer à un repas pour les Restaurants du Cœur", et donc il a pu nous débloquer de l'argent de son budget de publicité. C'est-à-dire qu'on pourrait envisager dans l'avenir d'avoir des tas de gens qui nous servent tout au long de la chaîne bénévolement, qui auraient le droit d'utiliser le logo "Restaurants du Cœur ". Par exemple, on a mis les grosses banques sur le coup, parce que évidemment la publicité qu'on leur fait, elle vaut de l'argent. Le Crédit Agricole pourrait bien avoir l'affaire. Pour ça, ils nous ont fait des avantages qu'ils ne donnent jamais, le crédit "a réméré" par exemple, c'est-à-dire l'intérêt maximum sur toutes les sommes qui vous restent, sans avoir à les bloquer trois mois ou six mois. Ça, déjà, c'est très important, parce que ça nous a tout de suite permis d'augmenter notre chiffre à trois mois. On a demandé aux entreprises de les payer à trois mois, et on a eu tant de repas en plus à distribuer pendant les trois mois. D'autre part, ils nous ont donné en cadeau, pour les avoir choisis, un million de francs, et ils ont fait travailler des entreprises privées à ouvrir notre courrier 24 heures sur 24, en faisant les 3 x 8. Ils ont été vraiment très sympas, ils ont fait leur métier au-delà de ce qu'ils font pour leurs clients riches. Parce que c'est un truc qui les intéresse, d'être liés en tant que sponsors à une affaire qui a ce retentissement national. Ça nous permet aussi d'envisager de tenir dans l'avenir avec d'autres choses que des dons. Il y a un bénévolat qui est intéressé par une espèce de sponsoring. Il y a des routiers qui voudraient bien avoir le droit de mettre sur leurs camions "Restaurants du Cœur". Il y aura aussi de plus en plus de restaurateurs qui feront le hachis Parmentier une fois par semaine, c'est-à-dire que ça nous coûtera pas un rond, à trois heures de l'après-midi, à l'heure où de toute façon ils ont pas de clients, et dans leur ville ou dans leur quartier, ils seront le Restaurant du Cœur. Ça les intéresse.

V.Médias J.J.Goldman

Chirac Fabius and Co.

Question de l’assistance :

Coluche, je voudrais connaître votre sentiment sur le texte d'une affiche politique que j'ai découverte il y a quelques jours sur les murs de ma commune. Voici le texte, il est très court, je pense que vous devez le connaître, mais enfin je le relis pour tout le monde : " Coluche et des milliers de braves gens ont collecté 20 millions de francs pour ceux qui ont faim. Le même jour, les hommes politiques qui se faisaient de la pub autour de lui, (donc on parle bien des médias, la), passaient commande de 1 200 chars à 20 millions de francs chaque. Devinette : où sont les enfoirés ? " Fin de citation de l'affiche. C'est signé L. O., je pense que ça veut dire "Lutte ouvrière". Alors je voudrais connaître votre sentiment sur cette question. Deuxième question, c'est une parenthèse : puisque vous êtes un pote à Goldman, j'aimerais que vous puissiez nous dire ce qu'il a bien pu faire à certains médias pour qu'on le traîne autant dans la boue, alors qu'à mon avis c'est quand même quelqu'un qui a une certaine valeur.

Réponse de Coluche

Je crois que, pour ce qui est de Goldman, il s'adresse aux adolescents, qui se foutent absolument des médias, des forces et des pas forces, et que donc il a donné aucune interview. Et comme il a rempli le Zénith pour un mois, c'est-à-dire une chose qui avait à l'époque jamais été faite, sans coller aucune affiche, sans aucune publicité, sans donner aucun article, il y a pas mal de gens qui se sont sentis vexés, dans des professions annexes à la nôtre, parce qu'on trouve encore des journalistes professionnels qui aiment le succès, mais pas à ce point-là. Je crois que vraiment... c'est de la bêtise... ces gens-là ont fait une connerie. Parce que ça n'a pas empêché Goldman de remplir... Balavoine, quand il est mort, il a vendu 80 000 disques le même jour, et Goldman, qui est vivant, 100 000 le même jour. C'est le seul mec qui a fait ça... Et personne le sait. C'est un très gros vendeur. Il fait beaucoup d'effet aux jeunes, et si ce mec-là disait aujourd'hui qu'il faut se désintéresser de la politique, j'aime autant vous dire que dans quinze ans pour leur enlever ça de l'idée aux gosses, eh bien... ça sera dur. Pour ce qui est de l'exploitation qu'on peut faire des Restaurants du Cœur, il y a pas que Farce Ouvrière qui a essayé, y a tout le monde. En tout cas, nous on n'exploite pas les pauvres, on leur donne à bouffer. Ça, c'est clair. Et j'ai pas l'intention d'entrer dans les ordres, ni de m'acheter une soutane, ni de passer le reste de ma vie à faire des œuvres comme ça, je fais ça parce que j'ai la possibilité de le faire, et que franchement, dans ma vie d'homme, comme disait le frère tout à l'heure, ça m'aurait fait chier d'avoir la possibilité de disposer d'un pouvoir pour faire quelque chose de sympa, et ne pas le faire. En dehors de ça, des exploitations, il y en a eu. J'ai vu des affiches socialistes dans le Nord, où il y avait un ruban tricolore en forme de cœur, et c'était écrit "les socialistes solidaires du cœur". J'ai vu aussi "T'as voulu voir Vesoul, t'as vu Paris" du R.P.R., où il y avait écrit "T'as voulu voir le pouvoir d'achat, et t'as eu les Restaurants du Cœur ". Tout le monde l'a exploité. Mais il faut dire aussi que ça faisait partie de notre idée, comme le disait le frère tout à l'heure, on est récupérés un peu de partout. On l'a cherché, parce qu'on avait besoin d'une récupération. Il fallait que tout le monde s'en serve, pour que le poids de cette affaire d'aujourd'hui reste un peu au mois d'octobre de l'année prochaine. Il fallait absolument qu'on soit récupérés, mais par tout le monde, c'était ça le problème. Et effectivement, on l'a été. Et à partir du mois d'octobre, si la loi passe, on le fera tous les jours de l'année, toute l'année.

Question de l’assistance :

Coluche, ma première question va rejoindre les aides qu'on apporte aux pays en voie de développement, et leur utilisation dans ces pays. Est-ce que vous pensez que l'exemple des Restaurants du Cœur; dans leur conception, dépassera les frontières européennes ? Si votre réponse est oui, sur quel plan pensez-vous que le monde entier devra vous situer ? Ma deuxième question : jusqu'où les Restaurants du Cœur iront dans les pays de la Communauté européenne, en tant que communautés fortement industrialisées ? Merci.

Réponse de Coluche

Pour ce qui est du développement des Restos du Cœur dans la Communauté européenne, je vous ai dit il y en a 39 en Belgique. C'est très important, parce qu'il se trouve que par la coïncidence des langues, ça s'appelle aussi Restaurants du Cœur. C'est important parce que j'ai déjà fait, je crois, 22 télévisions étrangères sur le sujet, et ce matin j'ai été reçu par la presse étrangère à Paris, j'ai fait une petite conférence de presse pour eux, et ça les intéresse vachement. Mais ça ne pourra pas sortir de la Communauté européenne sous cette forme, parce qu'on ne place dedans que les excédents de production européens. Mon argument, c'est pourquoi les revendre alors qu'on en a tellement, et qu'on en consommerait si peu nous-mêmes. C'est ça l'argument. Maintenant, pour ce qui est des pays en voie de développement, et principalement je dirais des pays en voie de pas développement, les pays les plus misérables du monde, j'ai fait commencer un travail, mais j'aurai vachement besoin d'aide là- dessus, parce que j'ai pas trouvé les bons éléments. Il existe à l'armée ce qu'on appelle un "biscuit de guerre". C'est-à-dire un truc immangeable, qui contient tout ce qu'il faut pour survivre. Sauf qu'il faut être à côté d'un robinet, parce que c'est un étouffe-chrétien que je vous raconte pas- Moi, je vais faire faire un "biscuit de paix". C'est un truc qui sera plus plat qu'un MacDo, et qui contiendra du miel, des noix, du sel, de tout ce qui faut... Enfin, je suis en train de le faire étudier, et... je peux pas vous dire, parce que là je m'avance un petit peu, on n'a pas fini vraiment de travailler dessus, mais ça va coûter 1,20 F au maximum, par pièce. Et ce sera un biscuit qui contient tout ce qu'il faut pour vivre. Mais il va falloir vraiment m'aider, parce que là je suis planté là-dessus. J'ai l'idée, je le vois le truc, je sais bien comment il faut que ça soit, mais j'ai pas encore trouvé vraiment les spécialistes qui m'ont confirmé que ce truc-là n'allait pas vieillir d'abord, qu'il serait consommable toute sa vie, et que d'autre part, il n'y aurait pas de déperdition de ses qualités. Pour l'instant, on est sur un produit qui est limité dans le temps. Mais enfin, de toute façon, avec le nombre de bouches qu'il y a à nourrir, je vois pas pourquoi on les entreposerait, hein... Enfin, c'est vrai qu'il y a d'autres idées à trouver là-dessus. C'est certain, que par rapport à la misère du monde en général, puisqu'il y a même des peuplades en Afrique qu'il est impossible de nourrir du jour au lendemain (il faut d'abord les soigner, avant qu'on soit capable de les nourrir, puisque leur corps est tellement peu habitué, qu'il accepterait pas la nourriture; Ça, c'est vraiment un autre travail qui est davantage à confier à la médecine), mais... c'est sûr qu'il y a des tas de misères dans le monde- Moi, encore une fois, j'ai fait ce bel effet-là parce qu'il s'agit de nourriture, que c'est une tradition française, et qu'il faut savoir que ce sont les pauvres les plus généreux, et que c'est eux qui bouffent le plus aussi. Les riches achètent moins en poids de nourriture, individuellement, que les pauvres. Les gens les plus pauvres, dans une société, ont tendance à dépenser beaucoup dans un domaine où ils peuvent, c'est-à-dire ils se rattrapent sur la nourriture. Donc ça touche vraiment les gens à un truc précis.

Question de l’assistance :

Coluche, je vais me permettre de vous poser deux questions. En 1981, vous l'avez fait remarquer tout à l'heure, et on se plaît aussi à le constater; vous avez fait un vrai tabac médiatique en posant votre candidature entre guillemets "bidon". Pourquoi n'avoir pas, a ce moment-là, monté votre opération Restaurants du Cœur ? Cela voudrait-il dire qu'en 1986, il y a plus de pauvres qu'en 1981, et que cet appauvrissement, comme dit Jacques Chirac, comme il l'a dit hier au soir, serait du au pouvoir socialiste ? Première question. Seconde question, qui me sert de transition justement avec l'heure de vérité à laquelle est passé Jacques Chirac hier au soir: à une question qui lui a été posée, consécutive à l'émission de TF1, et à son absence à cette émission, Monsieur Chirac a répondu qu'en tous les cas il n'avait pas voulu cautionner une opération qui, a son avis, servait à réactiver les soupes populaires (et son propos était tout à fait péjoratif)... et je voulais connaître, sur ce deuxième propos, votre sentiment, Coluche.

Réponse de Coluche

Il n'y a qu'une seule réponse à vos deux questions. Effectivement, dans son discours, parce qu'il est en campagne électorale, Chirac a intérêt à faire croire que les pauvres qu'on nourrit aujourd'hui ont quatre ans d'âge, alors que vous savez les mecs qui font la queue chez moi et qui ont quatre ans, il y en a pas des masses... Maintenant, s'il fallait redistribuer les pauvres qui existent, c'est certain que les hommes politiques seraient tous en cause, et que c'est leur jeu de se les renvoyer. Pour ce qui est du cautionnement qu'il n'a pas donné, il a quand même pas évité de le donner non plus parce qu'il aurait très bien pu interdire à Alain Juppé d'y venir. Je me suis rendu à la mairie de Paris pour le voir, je l'ai pas fait spécialement discrètement, ni derrière son dos. C'est vrai que j'ai demandé à le voir et qu'il ne m'a pas reçu, c'est vrai aussi que j'aurais du mal à lui faire croire que je suis R.P.R., je pense pas que j'essaierai d'ailleurs, et je pense que c'est la seule chose qui l'intéresse. La seule chose que je constaterai, c'est qu'il dit du mal des Restaurants du Cœur finalement parce qu'il les croit socialistes. Il fait une erreur, que le public n'a pas faite, et les hommes politiques font suffisamment d'erreurs pour faire attention à ce qu'ils disent. Sur quelque chose qui est populaire il a tort de dire ça. Les deux seuls à qui il reproche quelque chose, c'est le parti socialiste, et le Secours populaire, qui comme vous ne l'ignorez pas, est communiste. Moi, j'ai vu Bérégovoy et Monory, puisque j'y étais dans l'émission pour les Restaurants du Cœur, et ils ont dit devant le public français qu'ils étaient tous les deux d'accord pour faire aboutir cette loi. Alors, comme ils seraient l'un et l'autre ministres des Finances, il est bien évident que si ça n'aboutit pas, comme c'est une loi de finances qu'il faut transformer, moi, j'aurai tout le loisir de les traiter de menteurs pour le restant de leurs jours, et que ça, c'est quelque chose que je risque de leur faire payer un peu cher. Donc, peut-être qu'ils feront pas les cons. Mais c'est vrai que le R.P.R. pur et dur, venant fort au pouvoir, pourrait très bien dire que finalement c'est injuste de ne le faire que pour les Restaurants du Cœur, profitant du fait que c'est plus maintenant mais au mois d'octobre, et que la sensibilisation faite aujourd'hui va s'estomper... Voilà, c'est vrai, il y a des risques, et puis, c'est leur jeu de dire ça. Mais, à mon avis, c'est une connerie... Moi j'aurais été conseiller en communication de Chirac, je lui aurais pas fait dire ça. J'aurais pas fait dire non plus à Fabius qu'il avait fait le sale boulot... ni qu'il aimait les pauvres, parce qu'on le croit pas...

Question de l’assistance :

Coluche, je sais que vous avez un métier difficile, où il y a peu d'élus. Il y a aussi dans votre métier beaucoup de misère. Avec votre générosité et votre pouvoir, j'en parle parce que je ne suis pas dans le métier, est-ce que vous pensez faire quelque chose pour tous vos collègues qui ont des difficultés à vivre ?

Réponse de Coluche

Non. Je peux vous répondre nettement non. Pour une raison simple, c'est qu'on a une profession dans laquelle on ne peut pas aider qui que ce soit. C'est pas nous qui jugeons. Il n'y a pas de piston dans notre métier. C'est sûr qu'il y a des filles qui se font baiser par les producteurs, pour réussir, mais elles réussissent qu'à se faire baiser... C'est tout ce qu'on leur connaît comme réussite ! Celles qui ont réussi se sont fait baiser aussi, c'est bien la preuve que c'est pas un critère... Donc, vous dites que c'est un métier difficile, c'est difficile pour ceux qui arrivent pas, c'est facile pour ceux qui arrivent. Moi j'ai jamais trouvé que c'était un métier difficile. J'ai entendu dire toute ma vie qu'il fallait tous les soirs conquérir le public. Moi j'ai vu des gens qui avaient payé leur place, qui s'entassaient là, ils étaient conquis d'avance, ils étaient ravis d'être là, j'étais ravi qu'ils soient là, j'ai jamais eu de problème de lutte.

Question de l’assistance :

Je parlais... on vieillit. Il y a des anciens artistes, je parlais de ceux-là, bien sûr, je parle pas de la nouvelle génération...

Réponse de Coluche

Oui, mais ça c'est un problème de société en général, c'est qu'est-ce qu'on fait de nos vieux, qu'est-ce qu'on fait de nos infirmes, qu'est- ce qu'on fait de nos pauvres ? Et qu'est-ce qu'on fait des pauvres du monde même, parce que de plus en plus les jeunes générations nous poussent au cul... On n'est plus des citoyens français, on est des citoyens du monde, de plus en plus... S'il y avait un peu de poussière à enlever partout, ce serait celle-là. On est de plus en plus des citoyens du monde. Alors dans l'ensemble, c'est un problème qui se pose à la profession en général, et à toutes les professions. Je pensais que vous vouliez dire : qu'est-ce qu'on fait des 92 % de chômeurs dans notre profession ? On ne peut pas les aider. C'est le public qui décide de savoir... Moi j'ai débuté en même temps que cinq autres comiques, dont au moins trois sont totalement inconnus, et pourquoi le public m'a choisi moi... je veux pas faire la gueule, mais franchement j'en sais rien... Alors vous savez comment c'est notre métier, quand on fait un bide tout le monde sait pourquoi, quand on fait un succès personne sait pourquoi. Voilà. Quand on fait un bide, tout le monde dit: mais c'est normal, ils ont pris l'autre con, regarde-moi cette affiche, et le nom du film, et le costume de l'acteur, et ça va pas, et tout ça, tout le monde sait pourquoi. Mais quand on fait un succès, ils disent: c'est extraordinaire, on comprend rien. Ça les arrange, de pas comprendre, aussi. Non, c'est un métier où on ne peut pas aider les gens et même, je vais vous dire, par rapport à l'honnêteté humaine, je considère pas que c'est une profession où il faut essayer de les aider... enfin, je veux dire de les aider contre leur talent... Si vous reconnaissez du talent à quelqu'un, évidemment vous l'aidez. Bon, ça évidemment, je l'exclus d'autorité. Mais je veux dire que par charité chrétienne, ou par charité professionnelle, de dire il faut aider les gens, 92 % de chômeurs qu'il y a dans ma profession, on peut rien faire pour eux. C'est un mensonge de dire qu'on va le faire. Et puis même, il y a au moins 92 % de chômeurs, parce que le métier est au gré à gré. Alors c'est pas normal qu'il y ait 92 % de gens qui n'ont pas du tout de travail, et que les 8 % qui restent soient milliardaires. Ou enfin... presque tous. Parce que c'est tout le temps les mêmes qui travaillent. Donc ce serait pratiquement pas juste, parce que c'est pas bien d'encourager quelqu'un à continuer dans une profession où il a pas d'avenir. Surtout dans une profession artistique, qui demande à la personne de s'investir au plus profond de soi- même, puisqu'on passe par nos sentiments propres pour jouer la comédie, et donc ça peut mener des gens au suicide. Facilement, parce qu'il y a une confusion avec la personnalité qui réussit pas dans les personnages qu'on pourrait jouer, et tout ça... Si on n'a pas le moral, on peut pas être gai dans notre métier... Maintenant pour ce qui est de l’impact qu’on a sur le public par rapport aux hommes politiques, il faut bien savoir que dans l’ensemble, les artistes qui ont du succès font plus de public en nombre que les hommes politiques dans l’année, et que d’autre part, ils sont payants, les nôtres ? Non seulement on fait plus de nombre qu’eux mais en plus, on fait payer. Il ne faut pas oublier que pour parler de deux vedettes internationales, le pape a fait 40 000 personnes de moins au Bourget que Bob Marley. Et le pape, c’était gratuit.

VI. Pas le racisme...

Le plus important en France.

Question de l’assistance :

Cher Coluche, si vous le permettez, pourquoi ne pas revenir un petit peu sur le sujet du débat de ce soir, qui portait sur votre pouvoir. Vous nous avez donné une magnifique démonstration de votre pouvoir, et je crois qu’ici tout le monde ne peut que s’en féliciter, vous féliciter...Vous, avec votre générosité, vous faites un tabac, et ce tabac est magnifique, et cela débouche sur les restaurants du Cœur... Vous nous avez dit que les vedettes étaient périssables. N’avez-vous pas peur qu’un jour une vedette de votre talent, avec une sensibilité Le Pen, fasse un tabac qui porterait sur l’égoïsme et la rancœur ? Est-ce qu’il n’y a pas un danger, et comment pouvez-vous, vous, prévenir ce danger-là ?

Réponse de Coluche

J'ai pas le pouvoir de le prévenir. Effectivement, quelqu'un qui aurait une sensibilité tout à fait opposée pourrait s'en servir à contresens. Je voudrais le voir, quand même... Par rapport au public, c'est un petit peu vite préjuger de ses réactions. Moi je pense qu'on ne peut pas les abuser. Je pense que c'est vraiment précis le créneau où on peut les avoir. Pour l'instant, ils n'ont pas compris que ça leur donnait accès à un petit peu de pouvoir par rapport à l'État, cette loi. Mais ils ont compris que, quand on les mobilise, avec des gens qu'ils reconnaissent comme étant pas seulement généreux, mais honnêtes en tout cas, ils savent que ça va réussir. Moi, ce que j'attends, en arrêtant le 21 mars, c'est que le 22, les 126 000 personnes qu'on a nourries le jour avant aillent à la mairie et disent : alors, Coluche y arrive, et vous vous y arrivez pas ! C'est ça que je veux voir une fois. Je veux voir le public prendre conscience du fait que quand il s'unit autour d'une idée, il est fort. Et je pense pas qu'on pourra réunir facilement des gens autour de l'idée qu'il faut pendre des Noirs, ou des Arabes... je crois pas. Je crois justement que le défaut de Le Pen, par rapport à son talent médiatique... Parce que le talent de Le Pen, la capacité énorme qu'a ce type- là de passer à la télévision, s'il n'avait pas fait la connerie de s'enfermer dans le racisme, qui le limite dans son audience future, et qui lui fait une casserole au cul qui se détachera jamais comme on dit, ce mec-là aurait pu aller plus loin. Et si jamais il dépasse 10 %... Il faut pas oublier qu'aujourd'hui il s'agit d'intentions de vote, qu'il s'agit aussi de vote législatif à la proportionnelle, quand il s'agira des présidentielles, on verra s'il fait 10 %... Parce que pour l'instant, ce type-là, il s'est quand même mis sur le dos cette énormité qu'est le racisme. Si par réaction aux hommes politiques, on est capable de voter pour Le Pen comme on avait l'intention de voter pour Coluche en 1981, pour la même raison de rejet, c'est-à-dire faire preuve d'une espèce d'abstentionnisme supplémentaire marqué d'un caractère particulier, je crois pas que pour autant 10 % de Français soient racistes au point de s'inscrire à un parti qui n'est que ça. Moi, j'ai personnellement été élevé comme un Rital. Comme vous le savez, les Italiens étaient associés à Hitler pour faire la guerre (encore que, évidemment, l'Europe rêvait d'être envahie par l'Italie plutôt que par l'Allemagne), mais en tout cas, après la guerre, ça le foutait très mal d'avoir été Italien pendant, ce qui était le cas de mon père, et donc le racisme s'exerçait... J'ai jamais eu un physique d'Italien, donc je m'en suis sorti... Mais... il faut pas faire un monde, sous prétexte que le Figaro-Magazine fait sa couverture toutes les semaines avec le racisme, il faut pas croire que ça intéresse le public pour autant. Je cite le Figaro-Magazine parce que j'ai des affaires personnelles avec eux... et puis c'est vraiment une bande d'enfoirés... Je peux le dire... au sens ancien du terme... Ces gens-là s'imaginent que le monde va de leur salon jusque... le mercredi à l'imprimerie, quand le Figaro sort, et que c'est le plus important. Je crois qu'ils se gourent, le plus important n'est pas là. Le plus important en France ce n’est pas le racisme. Vous savez, si on devait partager Paris comme on fait à Los Angeles, en quartiers d’origines différentes, les gens qui demanderaient à être à côté des arabes, c’est probablement les juifs. Parce qu’ils s’entendent très bien, ces gens-là. On nous fait chier, avec des histoires de racisme, qui n’existe pas... Il y a des poissons volants aussi dans la mer. Mais on n’en voit pas beaucoup. Moi, je n’y crois pas. Je ne crois pas au retour d’une catastrophe...

Question de l’assistance :

Coluche, dans le domaine de l’art, les seuls qui ne laissent rien derrière eux, contrairement aux pianistes, qui souvent sont connus même après leur mort, ou les musiciens, ou les littéraires, les seuls qui ne laissent rien derrière eux, sinon quelquefois un nom gravé à la Comédie Française, des noms gravés que tout le monde ignore, les seuls, ce sont les artistes, les comédiens... En ce qui vous concerne, que souhaiteriez-vous laisser, ou qu’on dise de vous après votre mort ?

Réponse de Coluche

Moi personnellement, j’ai mis dans une enveloppe ce que je mettrai sur mon épitaphe en partant : "démerdez-vous !" Moi j’ai fait ce que j’ai pu, je vais faire ce que je peux pour faire marrer, je vais faire ce que je peux pour intéresser les gens, les surprendre, les amuser... Je vais faire mon métier. En fait, on n’en a pas parlé, mais finalement si vous regardez bien, c’est ça. Si vous regardez bien ma carrière, j'ai commencé par être célèbre au music-hall. J'ai pas été à plaindre au café-théâtre parce qu'on a lancé un genre aussi, j'ai fait partie de la génération qui l'a créé, et non pas de ceux qui ont seulement suivi un mouvement. Ça c'est vachement fort dans le public. Au music- hall j'ai vraiment démodé pas mal de monde... De toute façon, il faut faire ce qu'on sait faire, et pas ce qu'on voudrait savoir faire. Qu'on cherche à améliorer, c'est normal, mais qu'on essaie de faire... Il y a beaucoup d'exemples d'artistes qui avaient un rêve de jeunesse, qui sont devenus connus avec quelque chose et qui ont fait autre chose. Par exemple, je connaissais Michel Berger, qui marchait très bien avec ses chansons. Tout d'un coup, il a voulu faire un opéra, et il s'est ramassé. Là-dessus, il m'a dit: "Ben, écoute, j'ai fait une connerie, j'en ferai plus d'opéra, c'était un rêve de jeunesse." Mais les rêves, c'est fait pour être rêvés, pas pour être vécus. Alors il faut pas confondre ce qu'on est capable de faire, avec ce qu'on a envie de faire. Il faut pas avoir une prétention au-delà de ses qualités d'une part, et d'autre part il faut savoir adapter ce qu'on sait faire à ce quelque chose qui n'a rien à voir avec nous. Ça veut dire que quand je me présente aux élections, que je me marie avec Le Luron, ou que je fais les Restaurants du Cœur, je fais un effet médiatique qui part de mon talent, mais qui ne sert pas du tout mon métier. Aujourd'hui, le seul disque que j'arrive à faire vendre, c'est celui des Restaurants du Cœur. Mais, moi, j'ai un disque de blagues qui vient de sortir, et qui se vend pas. Alors que mes disques se sont toujours vendus comme des petits pains. Pour l'instant donc, je fais pas vendre mon disque. C'est pas grave, parce qu'on le fera vendre plus tard, on va se démerder, il y a aucun problème. Mais n'empêche que la vérité de la chose, elle est là. On peut pas détourner l'attention du public à son propre intérêt. J’ai choisi d’utiliser ma personnalité populaire pour faire autre chose que ma profession. C’est une bonne combine pour moi à long terme, parce que pendant encore des générations et des générations, quand il y aura les présidentielles, on dira : rappelez-vous qu’un certain Coluche avait fait 16 % d’intentions de vote, à une époque où le R.P.R. faisait 17, et le Parti Communiste 15. Si vous voulez, c’était le premier signal d’alarme dans une démocratie. C’est la première fois que des gens répondaient à une intention de vote pour quelqu’un qui ne voulait pas être élu. Ce qui est très important comme démarche. C’est pas pareil. Alors voilà. Je vais faire ce que je peux. Et puis il se trouve que ça me fait marrer, j’aime bien ça... Le geste auguste du semeur... de merde.

Question de l’assistance :

Si je comprends bien, Coluche, vous êtes tout a fait d'accord avec le fait que pour un artiste, ce qui compte autant que son talent, c'est ce qu'on appellerait son image de marque ou pour employer un mot plus à la mode, son "look". Il y a une question que je me pose, c'est qu'il peut devenir prisonnier de cette image de marque. Je prendrai un exemple, celui de Serge Gainsbourg. Moi j'aime beaucoup Serge Gainsbourg., en tant que compositeur; en tant que mélodiste. Je trouve qu'il est parfait, il a un talent énorme. Mais il veut donner tellement l'image du type bourré qui s'en fout, et obsédé et tout, qu'en fin de compte on s'aperçoit qu'il force un peu la note. Qu'est-ce que vous pensez de ça ?

Réponse de Coluche

C'est un bon exemple, Gainsbourg. Comme vous dites, vous l'aimez pour ses qualités artistiques, et ceux qui l'aiment parce qu'il est pas rasé, c'est ceux qui l'aiment pas pour ses qualités artistiques. Donc ça n'a aucun intérêt pour lui. Comme disait un de mes prédécesseurs de la profession: que vous aimiez individuellement un artiste ou pas, ça ne fait rien. Exactement rien. S'il s'agit d'une personne. Gainsbourg, il fait des mélodies pour plaire à ceux qui aiment ses mélodies, et il se rase pas, il est bourré, pour faire parler tous ceux qui le détestent. Parce qu'il faut pas oublier qu'on est toujours vedette avec un minimum de public. Le président de la République est élu avec 11 millions de voix, alors qu'il y a 55 millions de Français. Moi quand je fais un tabac dans mon métier, je vends un million de disques, alors qu'il y a 18 millions d'électro- phones. On est toujours vedette avec un minimum de public. Donc, si en faisant votre travail toujours pour ce même minimum, vous vous adressez au nombre important de gens qui soit vous détestent, soit s'en foutent (ce qui est encore pire), à ce moment-là évidemment vous devenez une vedette beaucoup plus populaire que votre seul talent vous aurait permis de l'être. C'est un très bon exemple, Gainsbourg. C'est justement ce que je disais avant, mais vous m'avez permis de le dire encore plus clairement. Le talent consiste à ne pas s'intéresser seulement à ses auditeurs. Il faut s'adresser à l'ensemble de la population, en utilisant ce qu'on sait faire. Moi, je peux vous garantir que j'ai vu Gainsbourg arriver pas bourré, et être bourré instantanément en entrant sur le plateau, il sait le faire. C'est son métier. Et puis peut-être que les Restaurants du Cœur, si vous voulez une morale à tout, c'est peut-être le prix que Coluche est obligé de payer pour rester vulgaire...

Question de l’assistance :

Vous évoquiez tout à l'heure la possibilité dans peut-être deux ans de récidiver si j'ose dire, mais non pas au sens péjoratif. Ne craignez- vous pas que le pouvoir dont nous parlons soit peut-être encore plus illusoire qu'on ne pourrait le craindre, dans la mesure où vous ne pouvez pas le réutiliser; et où je pense qu'il doit avoir une sorte de faculté d'usure immense ? Si demain Coluche (demain ou dans deux ans) réamorce une nouvelle campagne, ne pensez-vous pas que le public ne le suive pas aussi facilement qu'il l'a suivi pour les Restaurants du Cœur; en disant : il recommence, il nous fait le coup des Restaurants du Cœur... et qu'il y ait finalement un phénomène d'usure a la limite, qui se produise assez rapidement ?

Réponse de Coluche

C'est bien pour ça que notre profession nous permet de nous étaler parce qu'on est plusieurs. Par exemple, les seuls contacts que j'ai eus avec le R.P.R. dans cette affaire de Restaurants du Cœur, c'est par Daniel Guichard et Alice Donna, qui eux sont copain et copine, avec des gens du R.P.R., et si demain ça devait être un autre leader que moi pour les Restaurants du Cœur ou pour une autre idée, je serais tout à fait ravi. Moi, j'aiderai tous les gens qui ont une idée, qu'ils soient de mon métier ou pas, à faire quelque chose. C'est vrai que peut-être le public va dire ça. Moi, je pense le contraire. Pour l'instant, c'est nouveau pour eux, ce pouvoir dont je me sers leur est offert, ça va leur donner la possibilité... c'est pas une loi qui les oblige, c'est une loi incitative et pas obligatoire, qui leur donne la possibilité, au lieu de donner 1 500 F à l'armée française... Parce qu'il faut savoir que le budget de l'armée, de l'industrie militaire, est beaucoup plus important que celui de l'industrie civile, et que tant qu'on inversera pas un petit peu les chiffres, on pourra pas sortir d'une situation... Donc si le public arrive à comprendre qu'on lui a donné un billet pour avoir un peu de pouvoir sur son impôt directement, peut-être que la prochaine fois, il se dira: il faut suivre, parce que la dernière fois il a eu une bonne idée. Bon, peut-être au contraire... enfin... moi je me dis ça. Maintenant, effectivement, ils vont peut-être se lasser... En tout cas, pour qu'ils se lassent réellement, il faudrait qu'un nouveau pouvoir arrivant aux affaires de la France, dise : ça n'est pas raisonnable de laisser voter une loi qui a été faite par un saltimbanque. Alors, à ce moment-là, le public dirait : eh bien finalement, on a fait tout ça pour rien, et Coluche a fait ça pour rien, donc la prochaine fois, quand je lancerai une idée, il dirait: on va pas refaire un truc pour rien. Tandis que si on aboutit vraiment à une loi qui est votée, ça ils l'oublieront pas, les gens. Ils l'oublieront pas. Donc la prochaine fois que je sortirai une idée, ils diront : il faut suivre. C'est pour ça que si j'avais quelque chose à venir vous demander, ça serait ça. Si vous pouvez aider à ce que cette loi ait lieu, faites-le. Parce que même si vous avez des soupçons pour le fait que ça favorise plus cette fondation qu'une autre, dites-vous bien qu'on leur fait mettre le doigt dans l'engrenage où ils vont laisser le bras. Il faut absolument décharger l'État de ce qu'il ne sait pas faire, et de ce qu'il fait mal. Parce que ça fera moins de choses à lui reprocher dans l'avenir, et donc ça peut amener un discours un peu plus sympathique vis-à-vis d'eux d'une part, et d'autre part, quand on apprend dans la presse par exemple qu'un type a cambriolé une épicerie pour la caisse, et qu'en même temps il a emmené un jambon, moi, je me dis, sans vouloir faire de misérabilisme, que c'est quand même la base de la sécurité dans un pays que tout le monde ait à bouffer. C'est la base. Parce que quelqu'un qui a pas à manger un jour sur deux, il a mal à l'estomac, il aime pas la société, et on peut pas lui en vouloir. Physiquement, il ressent quelque chose. C'est particulier, quoi. Quand on est jeune, et que c'est une situation qu'on sait qu'elle est de passage, bon... pffftt... On s'en fout, on est jeune, on réagit bien, on est prêt à tout, on est prêt à supporter toutes les douleurs physiques. Mais quand on a déjà travaillé une partie de sa vie, qu'on a des gosses, et qu'on peut plus les nourrir, et qu'on se sent l'estomac là... merde... ça doit être terrible. En tout cas, moi, je souhaite ça à personne...

VII.Société de minorités

De groupuscules qui s'entre-dévorent.

Question de l’assistance :

Si j’ai bien compris votre propos, dans le Restaurant du Cœur, il y avait deux objectifs. Le premier, il a été pleinement atteint, c’était de nourrir les gens qui n’avaient pas à manger. Le second, j’ai envie d’employer le mot parce que je n’ai pas peur du mot, encore moins de la chose, il était un petit peu anarchiste. Vous avez dit décharger l’Etat de ce qu’il ne sait pas faire, et peut-être à plus long terme faire prendre conscience aux gens que l’Etat remplit mal, ou parfois plus du tout, son rôle. Est-ce que vous pensez que ce deuxième objectif sera aussi facilement atteint, est-ce que vous ne pensez pas que finalement on aime bien égratigner l’autorité, mais quand il s’agit de la faire vaciller, c’est plus difficile ? Je sais que vous avez eu 16 % d’intentions de vote, mais là encore il ne s’agissait que d’intentions...

Réponse de Coluche

Absolument. C’est pour ça que je vous dis que ce n’est pas un truc qu’on peut faire tout seul. C’est certain que si tout le reste de la société, en dehors de cette masse que représente le grand public, et qui serait donc le pied de la pyramide sociale, après ça, plus on monte, moins il y a de monde, il est bien évident que si toute cette couche qu’il y a au-dessus veut pas que ça se fasse, ça se fait pas. Ça c’est clair. Mais encore une fois, on est dans une société qui n'est faite que de groupuscules, de minorités, qui s'entre-dévorent quand elles sont de la même origine, ou quand elles ont la même intention, et qui s'ignorent quand elles n'ont pas le même but ou la même intention. Si vous voulez, dans cette situation ridicule politiquement en France aujourd'hui, le grand public a compris depuis bien longtemps que les accords qu'on peut prendre à droite sont faux, et que le désaccord apparent qu'il y a à gauche est faux aussi. C'est-à-dire que tout le monde va aux élections individuellement, la gauche en disant qu'elle est désunie, et la droite en disant qu'elle est unie, et c'est faux des deux côtés. Alors c'est quand même assez joli, comme résultat ! Il faut pas oublier non plus, dans la vie que nous vivons, que pour moi... Je dis ça, c’est un peu sentencieux, mais quand même... La guerre dans le monde, la misère du monde, les résultats de tout ça, la sécheresse qu’a traversée l’Afrique (elle venait d’Amérique du Sud, on le savait, on connaissait cette sécheresse qui se déplaçait le long de l’Equateur, on avait prévu exactement à quelle date elle allait arriver, et on l’a laissée faire), les huit guerres... Les huit conflits qu’il y a encore aujourd’hui dans le monde, malgré qu’on vient d’en arrêter cinq (donc une volonté qui a marqué que quand ils voulaient, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient), tout ça n’est pas le résultat de la connerie des gens qui nous dirigent, mais de leur intelligence. C’est bien à force de raisonnements intelligents qu’ils ont décidés qu’il était préférable de faire une guerre ou de laisser mourir des gens. Alors effectivement, si vous voulez parler d’anarchie et de contre-pouvoir, il y a plus à faire qu’à se regarder en face et se poser des questions. C’est sûr. Moi, je vous dis, je ferai une demande pour entrer dans votre mouvement quand votre mouvement voudra sortir de l’anonymat, parce que si vous voulez aller aux élections, moi je veux bien être franc-maçon. Mais dans tous les autres cas... Oui, pour parler avec des gens, remarque... C’est sympa.

VIII. Conclusion

Conclusion d'Henri Avrange

HENRI AVRANGE :

Nous avons été heureux de vous recevoir en notre hôtel du Grand Orient de France, et nous prenons note de ce que vous venez de dire. Peut-être aurons-nous un rendez-vous, un de ces jours. Voyez-vous, un des rares privilèges d'un conseiller de l'Ordre est de prendre la parole en dernier; et en face d'un humoriste de votre qualité, je suis très heureux de l'avoir fait, car ainsi j'ai pu avoir le dernier mot ! Pour un homme de spectacle, Coluche, ce soir bien entendu, ainsi que le disait précédemment notre président, vous avez dû être un peu frustré car chez nous, on n'applaudit pas, mais on ne siffle pas non plus, et chacun peut s'exprimer en toute sérénité. Pourtant, voyez-vous, j'ai été un peu déçu de votre prestation de ce soir, un peu déçu, mais ravi, car autour de vous flotte un certain parfum de soufre... J'attendais un homme provocateur, trivial parfois, et nous avons reçu un homme courtois, plein de bon sens, d'esprit. Votre venue chez nous est un événement, Coluche. Nous avons reçu, en cette période... avant cette période électorale, bien des hommes politiques, des chercheurs, des journalistes, mais vous ce soir, vous avez fait un tabac. Et je vous en sais gré. Votre venue ce soir parmi nous témoigne de votre esprit de liberté, car il y a un fait, que vous êtes devenu, à vous tout seul un contre-pouvoir, qui montre bien l'importance des artistes, pour reprendre le thème de votre conférence de ce soir, thème que vous avez évoqué légèrement, mais vous l'avez évoqué tout de même... qui montre bien l'importance des artistes dans notre société actuelle. Pourtant, votre présence ce soir; Coluche, peut sembler insolite, et cependant nous savons que vous êtes proche de nous, et votre combat pour les Restaurants du Cœur témoigne de votre esprit de solidarité. Quand on parle solidarité, ainsi que vous le disiez très justement, il ne faut pas confondre avec la charité. Les conservateurs emploient, c'est vrai le terme de charité. Nous, ici, au Grand Orient, nous parlons de solidarité. Ceci témoigne de notre éthique humaniste. La solidarité pour nous, c'est avant tout le dialogue. C'est aller l'un vers l'autre. C'est comprendre l'autre. Et c'est infiniment maçonnique. Le langage du cœur n'est pas obligatoirement académique, et vous, Coluche, avec assez de bonheur, vous usez d'une dialectique qui vous est bien personnelle. Mais, ce soir, nous avons coexisté, vous et nous, avec plaisir. Le sujet de votre conférence est symptomatique de notre époque. Il est remarquable de noter que les grandes manifestations, en France et dans le monde, contre la faim, contre l'apartheid, contre le danger nucléaire, pour le tiers-monde, sont organisées par des artistes du show-business, organisées et remarquablement réussies. Peut-être sont-ils plus crédibles que les professionnels de la charité, ou sont-ils plus crédibles que les hommes politiques. Nous pensons qu'actuellement, les gens, et surtout les jeunes, se désintéressent du langage politique. Ils s'en désintéressent car celui-ci n'est plus porteur d'espoir. Mais n'y a-t-il pas un risque tout de même que la solidarité, la fraternité, serve de promotion pour les artistes... Mais ce risque, nous l'acceptons, je l'accepte, car je pense que le résultat est primordial Coluche, non, la franc-maçonnerie du Grand Orient n'est pas secrète. Elle est simplement discrète. Et en outre, contrairement au banquier suisse, nous signons, et persistons dans notre action en faveur de l'homme. En cette période cruciale, cruciale pour la France, cruciale pour notre avenir, où le racisme pose problème, et quoi que vous disiez précédemment, où il vous pose également, Coluche, problème, nous savons que par vos émissions, vous participez également à ce combat Voyez-vous, notre éthique, c'est la défense des droits de l'homme, la défense de la dignité de l'homme. En créant les Restaurants du Cœur, et avec quel succès, vous participez à ce grand combat. Et au nom du Grand Orient, Coluche, je vous en remercie.

Monsieur Michel Colucci ...

Chapeau!... Monsieur Michel Colucci.